Voici le déluge

Dernière mise à jour : 5 oct.

Une scène de Sept à la dérive




Peut-être avez-vous lu "Berceau", ou encore, "Ainsi ils partirent". La première scène est tirée du deuxième jet de mon roman en chantier, Sept à la dérive, tandis que la deuxième en a été le tout premier germe d'idée.


Subséquente à "Berceau" dans le récit, voici une autre scène. Elle provient de mon jet le plus récent de Sept à la dérive, et je l'avais déjà publiée dans cette interview (traduite ici). Mais tout peut arriver, et vous pourriez l'avoir manquée...


Elle aussi est appelée à évoluer au fil des révisions à venir, mais la voici tout de même, telle qu'elle existe aujourd'hui.


Bonne lecture!



Wall Hydrant

Voici le déluge

À sept heures moins cinq, la porte de l'ascenseur de l'immeuble Balgo s'ouvrit et Anita émergea au niveau B5, s'efforçant de se fondre à la foule affairée des travailleurs du mercredi matin en quête de café.

Anita n'était jamais descendue plus bas que B2, qui n'était en fait qu'un sous-sol pour de nombreux immeubles du Mile-End, mais sa libraire favorite lui avait mentionné ses raids furtifs au B5 pour des réunions secrètes dans les sous-niveaux avec ses fournisseurs illégaux de romans Stalker.

Le B5 abritait toutes sortes d'activités louches et glauques sans grand intérêt pour Anita, mais qui gardaient la portion Rita Stalker de son cerveau en alerte.

Ici, dans les sous-niveaux, commerces illicites et prostitution de tous acabits se présentaient ouvertement, bien affichés devant chaque établissement comme si aucune application de la loi n'avait jamais inquiété qui que ce fût. Et puisque personne ici n'avait à lutter contre le froid ni la pluie, l'absence de l'obligation de porter des vêtements chauds et lourds rendait le tout un brin trop évident, effronté et graphique au goût d'Anita.

Elle ne savait pas où aller. Anita suivit des yeux le flux et le reflux des gens qui vaquaient à leurs occupations, qui faisaient la queue à un stand de bouffe de rue, ou qui s'entassaient dans une série d'ascenseurs alignés le long des trottoirs. Et maintenant qu'elle y était, elle voyait bien que le niveau B5, en effet, était quadrillé de véritables rues. L'endroit ressemblait à une ville sous la ville, grouillante d'activité, et ses larges avenues s'étiraient à perte de vue jusqu'à se ramifier au loin. Des rues sous la ville, avec un plafond éloigné pour les protéger des systèmes météorologiques du district. La hauteur du plafond expliquait pourquoi il n'existait aucun niveau B3 ou B4.

Anita se déplaça lentement, demeurant sur le côté de la rue — c'était la rue Sincat, exactement comme au niveau de la légitgée. Peut-être que le plan de cette ville sous la ville était similaire à celui de là-haut, là où elle habitait.

Elle chercha d'autres différences. Comme prévu, de nombreux travailleurs du plan de maintenance - des PM, se rendaient sur leur lieu de travail...

Nombre d'entre eux étaient des nonshum. Elle n'en avait jamais vu en aussi grand nombre au niveau citoyen.

Puis elle vit Laffond qui entrait dans le plus éloigné des d'ascenseurs, deux rues plus loin.

Elle lâcha un cri. "Hé!"

Richerd Laffond ne donna pas signe de remarquer sa présence. D'aussi loin, impossible de confirmer avec certitude s'il avait bel et bien jeté un regard furtif dans sa direction, puis baissé les yeux et contemplé ses chaussures en attendant la fermeture de la porte de l'ascenseur.


Porte qui acheva de se fermer alors qu'Anita courrait encore, arrivant juste en face.


Pourquoi ne l'avait-il pas attendue ? N'avait-t-il pas dit qu'il comptait sur elle pour le retrouver ce matin à sept heures pile ?

S'attendait-il à ce qu'elle le suive ?

Que faire faire d'autre ?

Anita attendit le prochain ascenseur en trépignant. Une porte s'ouvrit, crachant une douzaine de travailleurs de tous genres. Un nombre équivalent se bouscula pour entrer. Elle s'y mêla.

Le tableau de bord de l'ascenseur lui parut atypique. Seulement deux extrémités au voyage ici : sous-niveau Zéro - elle supposa que c'était là où elle se trouvait - et sous-niveau Un. Bien. Pas la peine de se demander à quel niveau elle trouverait Laffond, à condition que cette série particulière d'ascenseurs soit tous les mêmes.

Alors que l'ascenseur commençait son périple vers le bas, l'affichage changa. L'indicateur de niveau resta visible, mais fut repoussé dans un coin pour laisser place à un message d'apparence urgente.

Préparez-vous à l'hypergée.

Anita fixa l'affichage, réalisant douloureusement où elle allait vraiment. Les niveaux inférieurs n'étaient pas considérés comme partie intégrale de la légitgée, et non sans raison.

C'était l'une de ces choses que vous saviez depuis l'enfance mais dont, puisque vous n'y étiez jamais confronté, vous tendiez à oublier l'existence : Sept était une longue suite de gigantesques cylindres en rotation – les districts. Les gens y vivaient « à l'envers » à l'intérieur, évoluant en fait contre la face intérieure de ces cylindres en rotation. Cela signifiait que la vitesse de rotation et la distance par rapport à l'axe central devaient être réglés avec précision afin de fournir une illusion parfaite de gravité - pour appliquer aux pieds des gens une force centripète correspondant à une accélération d'exactement à 1g, valeur qui était demeurée la norme depuis La Vieille Légitime - la planète Terre. Le concept était relativement facile à saisir.

Anita n'avait jamais remis tout ça en question. Le Mile-End était son district natal, et sans aucun doute le meilleur endroit où vivre : point central de la ville, district équatorial. Et surtout, le plus cool. Au fil de son premier siècle de vie, Anita avait visité de nombreuses régions du Grand Sept, y compris Brooklyn au nord et Soho au sud, et diverses autres destinations touristiques et récréatives. Si l'on ignorait les différences climatiques et architecturales, la vie n'était pas si différente au final, d'un district à un autre. Et d'un point de vue gravité, ils étaient tous pareils.

Cela changeait dès que vous voyagiez à bord d'un ascenseur. Au fil de la descente vous éloignant de l'axe central de rotation du cylindre du district, la gravité simulée augmentait en fonction du carré du rayon. En termes simples, cela signifiait que votre poids augmentait au fur et à mesure que vous descendiez, et cela pouvait évoluer rapidement.


En conséquence, Anita avait l'impression que l'ascenseur ralentissait tout le temps, mais ce n'était pas réellement le cas : c'était elle qui devenait de plus en plus lourde en cours de route.

En regardant l'affichage, elle apprit une nouvelle chose à propos de la légitgée : le niveau citoyen était installé exactement à deux kilomètres de distance de l'essieu central. Le sous-niveau Un, sa destination actuelle, se situait à deux kilomètres plus bas, soit beaucoup plus près des coques extérieures du district.

Ce fut un long trajet en ascenseur, même pour un express sans autre arrêt que le haut et le bas. Vers la fin, Anita dût s'agripper au barres latérales dont l'ascenseur était équipé pour permettre aux muscles de ses jambes d'encaisser la décélération finale.


Avec 2g de gravité simulée, tant qu'elle y resterait, Anita pèserait deux fois son poids normal. Elle espéra que le séjour serait de courte durée.

La porte de l'ascenseur s'ouvrit sur le sous-niveau Un.

Pas si différent du sous-niveau Zéro, du moins sur le plan architectural. Beaucoup moins de monde et, pour une raison inconnue, le sous-niveau Un était également moins sombre.

Moins d'entreprises louches, plus d'employés du plan de maintenance - plus de combinaisons, plus de casques de construction et autres équipements spécialisés : l'endroit avait une atmosphère plus propre, plus professionnelle. Des travailleurs de la ville, pour la plupart. Une supposition facile : les conditions de gravité ici étaient probablement moins propices aux types d'activités illicites présentes au-dessus, à moins que vous n'ayez des goûts plutôt particuliers.

La plupart des gens ici étaient aussi différents. Ou plutôt, elle était la personne différente ici, et son corps semblait moins bien adapté aux conditions de gravité simulées de l'endroit.

Une banderole en face de l'ascenseur attira l'attention d'Anita.

Non-seulement-femme, non-seulement-homme. Nonshum. Le domaine des non-seulement-humains.

L'hypergée représentait sans aucun doute un environnement idéal pour développer un corps puissant, et ces gens en avaient fait leur marque de commerce et leur mode de vie. Voilà qui expliquait pourquoi on les voyait moins au niveau de la légitgée : c'était ici leur territoire de prédilection.

Pas le moment pour jouer à la touriste, par contre. Anita n'étant pas une nonshum elle-même, alors elle se devait de trouver Laffond dès que possible pour en finir avec ce séjour désagréable.

Elle le localisa alors qu'il entrait dans un nouvel ascenseur. Le cœur d'Anita se serra. La simple pensée d'aller encore plus profond dans l'hypergée amplifia son mal de jambes.

Et cette fois, l'ascenseur était gardé par un nonshum à l'apparence officielle.

Anita s'approcha et se fit aussi discrète que possible, ce qui n'était pas une mince affaire, étant donné la nature de la foule, mais elle a réussi à trouver un meilleur point de vue lorsque la porte de l'ascenseur se referma sur Laffond.

Encore pire que ce qu'elle avait cru au premier coup d'oeil. Le nonshum qui gardait l'accès à l'ascenseur était un officier de la DEFCA, la division des enquêtes de la force constabulaire de l'Admin.

Et pire encore, cet officier de la DEFCA fut bientôt rejoint par nul autre que son supérieur, l'inspecteur David Duvic en personne, lui aussi un nonshum volumineux.

Anita s'aplatit contre le mur.

Zut. Que faisait Duvic ici ?

Impossible de partager l'ascenseur avec l'inspecteur – il ne l'aurait jamais autorisé de toute façon.

Et au fait, pourquoi Laffond l'avait-il attirée ici en premier lieu ?

De toute évidence, le trajet la rapprochait de la scène des crimes : les corps du puits d'écoulement avaient fait surface au sous-niveau Un, mais ils étaient peut-être remontés à la surface depuis beaucoup plus bas.

Anita se demanda si les constables avaient découvert une nouvelle victime aujourd'hui. Le meurtre de mardi.

Hier soir, Laffond avait mentionné qu'il voulait lui montrer quelque chose. Bien sûr, elle avait beaucoup à apprendre de lui... mais qu'est-ce qu'il pouvait bien chercher ici ?

Un seul moyen de l'apprendre : rattraper Laffond avant Duvic, et l'avertir de la présence de l'inspecteur, sans doute venu ici à sa recherche. Anita ne pouvait qu'espérer que Laffond saurait quoi faire à partir de là.

Le hic, c'était qu'elle n'était pas en bonne position pour y parvenir.

Au moins cette fois, il n'y avait qu'un seul ascenseur, donc Duvic fût forcé de l'attendre.

Anita chercha un moyen de le forcer à attendre encore plus longtemps. Comment le faire partir pour qu'elle puisse se diriger vers l'ascenseur sans être vue ? L'appeler ? Le faire appeler ? Ou plus simplement, appeler Laffond pour le prévenir ? Le hapticom d'Anita décida à sa place : son forfait ne couvrait pas les sous-niveaux. Évidemment : Pourquoi aurait-elle payé pour ça?

Pas le moment de mettre le foutu forfait à niveau. Il lui fallait autre chose, quelque chose de plus rapide.

Pas moyen non plus d'appeler Duvic lui-même pour l'attirer vers un faux indice, une fausse victime… sans compter que ça aurait nui au peu qui restait de sa misérable crédibilité auprès de l'inspecteur.

Anita se fraya un chemin le long du mur, essayant d'écouter la conversation de l'inspecteur avec son agent subalterne. Avant de se trouver assez proche pour bien entendre, elle rencontra autre chose en chemin : un passage latéral dans lequel elle put respirer plus librement sans craindre d'être vue depuis la porte de l'ascenseur. Malheureusement, une fois à l'intérieur du passage latéral, elle ne pouvait plus voir ni entendre ce qui se passait.

Elle se donna une petite seconde pour regarder autour d'elle. Le passage constituait en fait une alcôve de maintenance qui comportait une porte métallique ornée d'une petite fenêtre, ainsi que quelques items de matériel d'entretien et d'urgence ; une bouche d'incendie murale et un long tuyau enroulé. Derrière la porte, un escalier métallique plongeait dans les profondeurs des sous-niveaux.

Anita réfléchit une demi-seconde, puis elle examina le matériel d'urgence de plus près.

Une bouche d'incendie… Et pourquoi pas? C'était peut-être un moyen efficace d'arrêter les opérations de l'ascenseur pendant un certain temps...







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